Le projet chaleur s’invite à Roubaix : l’art de vivre la canicule grâce au design organo-climatique !
Publié le 2 juillet 2026
Et si le confort thermique n’était pas une affaire de thermostat, mais de bon sens et de sensations corporelles ? Le Projet Chaleur pose depuis quelques années les bases d’un art de vivre la chaleur sobre, désirable et solidaire.
Loin des solutions techniques coûteuses ou énergivores, la fondatrice du collectif, Lucile Sauzet, nous invite à découvrir une démarche organo-climatique qui redonne aux habitants le pouvoir d’agir. Une philosophie globale qui s’incarne aujourd’hui une nouvelle fois sur le terrain : en collaboration avec la Ville de Roubaix, le projet dévoile une série de 5 tutoriels vidéos pour fabriquer soi-même ses propres solutions de rafraîchissement passif. Entretien avec Lucile Sauzet.
Comment s’est construite l’identité du Projet Chaleur ?
Lucile Sauzet : Le Projet est né il y a un an et demi de mon intérêt très personnel pour la chaleur et de ma sensibilité à la chaleur. C’est une question qui m’animait déjà pendant mes études de design avec cette impression de ne jamais être en adéquation avec les normes actuelles du confort thermique. J’avais besoin d’une approche beaucoup plus localisée autour de moi, plus flexible, plus adaptable. Et je me suis aperçu très vite qu’une approche par le design était à la fois plus atteignable, plus désirable et plus confortable. L’expression-clé de ce Projet Chaleur, c’est une démarche « organo-climatique ». C’est-à-dire que le design est là pour offrir des usages aux humains en concevant des objets ou des gestes qui ne nuisent pas à la planète. Cet équilibre est au cœur de l’ADN du Projet Chaleur.
Avec le Projet Chaleur, il y a l’idée très forte d’un art de vivre la chaleur. Quelle est sa signification ?
Lucile Sauzet : Au cours de mes recherches, j’ai constaté que dans l’intimité de l’habitat, les gens ne sont pas du tout dans une approche technique. Et malheureusement, les solutions à visée thermique, le radiateur, le climatiseur, ont plutôt une approche technique qui rend les gens assez peu autonomes par rapport à leur système de gestion de la chaleur. C’est souvent une gestion qui est peu partagée, un fonctionnement mal compris. Au contraire, aborder le confort thermique d’un point de vue plus sensible, plus inclusif, permet d’inclure toute la famille et de rendre la gestion climatique du foyer à ses habitants. Le confort n’est pas une notion technique. Plutôt que de trouver une température stable partout, le Projet Chaleur travail sur la stabilité du ressenti, sur une réponse au besoin physiologique. Le but est d’abord de se sentir bien chez soi.
Beaucoup de gens n’ont pas les moyens d’agir sur le bâti et la Ville de Roubaix a apprécié que nous puissions avoir une proposition qui agisse davantage sur les usages à l’échelle de l’individu.
C’est avec la Ville de Roubaix que votre tout dernier projet de tutoriels à destination du grand public et des associations s’est monté. Pourquoi s’est-elle intéressée à votre travail ?
Lucile Sauzet : Tout est parti d’une rencontre. Domitille Gobo, chargée de mission low-tech de la Ville de Roubaix avait entendu parler de notre travail et elle a décidé de venir assister à notre colloque de Cluny en février dernier. Elle était très enthousiaste et je lui ai dit que de mon côté, je ne voulais pas passer un été de plus sans partager avec le grand public les connaissances acquises dans les projets précédents. Par ailleurs, la Ville de Roubaix est pionnière sur les questions de 0 déchets, d’économie circulaire et de pratiques sobres et soutenables. Cette municipalité a très vite identifié que le confort thermique constituait souvent un poste très énergivore alors qu’ils font face dans leur commune à beaucoup de précarité énergétique. Les gens n’ont pas toujours les moyens d’agir sur le bâti et la Ville de Roubaix a apprécié que nous puissions avoir une proposition qui agisse davantage sur les usages à l’échelle de l’individu. Enfin, cette collaboration permet de faire écho à l’histoire de l’industrie textile de Roubaix. Le Projet Chaleur travaille beaucoup la question du textile, sur la manière dont on habille son logement de manière enveloppante en hiver et de manière aérée en été.
Les vidéos sont pensées pour que chacun puisse devenir un expert des techniques de rafraîchissement corporel.
Avec la Ville de Roubaix, vous avez donc conçu pour les habitants des tutoriels leur permettant d’améliorer leur confort thermique en période de canicule…
Lucile Sauzet : Exactement ! Nous avons créé 5 vidéos tutos, « Chaud ? Les Tutos du Projet Chaleur ! », pour aider les habitants à reprendre la main sur leur confort thermique sans parler de rénovation du bâti ou de solutions techniques comme la climatisation. Dans nos vidéos, nous avons pensé la gestion climatique du foyer comme un art de vivre en prenant du plaisir à créer des objets, des petits outils, propres à soi et personnalisés. Chaque tutoriel montre un objet que l’on peut fabriquer avec ce que l’on a chez soi et avec des outils simples pour se sentir mieux en temps de canicule. L’idée est d’exploiter des principes thermiques connus de manière ancestrale et bien utilisés dans les pays chauds depuis longtemps. Les vidéos sont pensées pour que chacun puisse devenir un expert des techniques de rafraîchissement corporel. Le dernier tuto permet d’apprendre à créer un plan d’action fraîcheur de son logement, en famille ou avec ses colocataires. L’idée est de ne pas subir la canicule mais de réfléchir à qui fait quoi, à être proactif pour pouvoir le moment venu avoir ses propres solutions pour ne pas dépasser le seuil critique.
Un exemple d’objet proposé dans ces tutoriels ? Votre préféré peut-être ?
Lucile Sauzet : Le Bob à l’eau ! J’adore les chapeaux, c’est un objet qui est utile et qui peut être en même temps très stylé. Pour ce chapeau, nous sommes parties, comme à chaque fois, d’un principe thermique, ici le refroidissement par évaporation. Scientifiquement, c'est le principe de la transpiration : quand l'eau s'évapore, elle absorbe la chaleur locale. Nous faisons simplement "transpirer" des objets en coton à proximité immédiate du corps. C’est un objet très facile à concevoir et très ludique. Ca n’empêche pas les enfants de bouger comme ils veulent. L’autre tutoriel que j’aime beaucoup, peut-être le plus utile, c’est celui consacré au Plan d’Action Fraîcheur, le PAF. Il prend la forme d'un petit livret pratique en A4 noir et blanc, que chacun peut directement télécharger. On met ici en lumière le fait qu’on a besoin de discuter de notre confort thermique, de créer une stratégie à son échelle et pas d’attendre une consigne qui viendrait du haut comme une injonction.
Bien vivre la canicule, c’est un système de plein de solutions qui doivent correspondre aux besoins de chacun.
Comment avez-vous pensé ces tutoriels pour vous différencier notamment de tout ce que l’on peut voir sur les réseaux sociaux ?
Lucile Sauzet : Nous sommes d’abord parties d’expériences, de situations dans lesquelles beaucoup se retrouveront. Et nous avons voulu partager les connaissances que nous avons sur le sujet, de manière très pratique. Par exemple, ce qu’on peut faire pour bien choisir ses vêtements quand il fait chaud. Entre la rénovation du bâti et les écogestes, nos solutions sont un peu au milieu. Nos actions sont pensées pour être réalisées à petite échelle. Nous voulons inciter les gens à réfléchir et à agir par eux-mêmes. Nos vidéos doivent donner envie de faire, de s’approprier le sujet et de réaliser sa propre version de l’objet ou du plan d’action proposé. Le tutoriel n’est en aucun cas un appel à aller acheter un objet. D’ailleurs, il n’y a pas de solution à acheter qui réglera tous les problèmes. Bien vivre la canicule, c’est un système de plein de solutions qui doivent correspondre aux besoins de chacun. Les besoins thermique de l’un ne sont pas les besoins thermiques de l’autre mais tous ces besoins sont légitimes.
Au-delà du grand public, ces tutoriels sont aussi à destination des associations ?
Lucile Sauzet : Oui, nous souhaitons que ces tutoriels permettent d’outiller les associations qui veulent travailler sur le confort thermique avec leurs publics. Sur le territoire, nombreuses sont les associations qui œuvrent pour trouver des solutions contre la précarité, modifier les modes de consommation ou retrouver le plaisir de fabriquer soi-même. En hiver, des associations proposent des ateliers bouillotte, pourquoi pas des ateliers Col Cool, notre accessoire textile pour se rafraîchir le haut du corps, ou des ateliers Assise Oasis, notre transat rafraîchissant. Tous les objets présentés dans nos tutos ont été pensé pour être facilement faisables en quelques heures. Par le biais des associations, créer ces objets peut être l’occasion de faire du partage d’expérience entre habitants en période de canicule. C’est sans doute la meilleure manière d’apprendre et de s’approprier les bonnes pratiques.
Nous allons continuer à faire la promotion d’un art de vivre sobre et soutenable.
Vous pilotez aujourd’hui les différentes actions du Projet Chaleur, mais c’est avant tout une aventure collective. Qui souhaitez-vous remercier après ce projet spécifiquement mené à Roubaix, et qui compose plus largement votre collectif ?
Lucile Sauzet : Pour cette aventure roubaisienne, je tiens d'abord à remercier chaleureusement la municipalité, en particulier Domitille Gobo, chargée de mission low-tech, qui a initié cette collaboration. Un grand merci aussi à l’association Saisons Zéro : leur gestion du superbe Monastère des Clarisses, où nous avons tourné les vidéos, est un modèle de sobriété qui fait parfaitement écho à notre démarche. Enfin, un immense merci aux trois designers du collectif qui m'ont accompagnée sur ce terrain : Adèle Seyrig, Mélissa Portilla et Chloé Maillot. Leur engagement à Roubaix reflète bien l'esprit du Projet Chaleur, qui s'appuie plus largement sur un collectif de designers et de chercheuses aux compétences très complémentaires. Dans notre équipe, Adèle est spécialiste de la pédagogie des données, Mélissa travaille sur le design des politiques publiques et Chloé sur la sémantique low-tech. À nos côtés, le collectif réunit également une ethnologue pour décrypter les pratiques des habitants, ainsi que la designer Gaëlle Pinson pour l'animation du réseau — c'est elle qui avait orchestré notre colloque à Cluny en février dernier. Chaque projet mobilise ainsi une partie de cette galaxie en fonction des besoins du terrain.
Une démarche de recherche-action auprès de familles du clunysois et du Mâconnais, un colloque et une exposition à Cluny, un projet dans une école à Lyon, un autre dans une prison, cette collaboration avec la Ville de Roubaix… quelle est la suite pour le Projet Chaleur ?
Lucile Sauzet : Nous allons continuer à faire la promotion d’un art de vivre sobre et soutenable. Et cela va se poursuivre via une démarche d’expérimentation. Nous aimerions cet hiver mener une démarche de ce type à plus grande échelle, par exemple avec des bailleurs sociaux. Nous pourrions alors réfléchir à qui porte le coût de l’adaptation, comment les habitants reprennent la gestion de leur confort thermique. Nous voulons aussi faire de l’accompagnement à maîtrise d’usage thermique, c’est-à-dire accompagner les modifications d’usages thermiques. Nous pensons qu’il n’y a aucune solution technique qui réglera nos problèmes si on ne change pas notre manière d’habiter.
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